“Tous les voyants de l’économie sont au rouge” : la France est-elle désormais au bord de la récession ?


Croissance, inflation, emploi, dette publique… de nombreux voyants sont au rouge. Alors, la France va-t-elle entrer en récession ? Ce scénario noir d’un reflux de l’économie hante les prévisions de Bercy et alimente les débats dans la presse depuis plusieurs jours, soulevant plusieurs questions. État des lieux.

Peut-on parler de récession ?

Techniquement, la France n’est pas en récession. Il faudrait, pour cela, que son PIB diminue pendant deux trimestres consécutifs. On n’en est pas loin, à la lumière des nouvelles estimations dévoilées par l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee), le 28 août : le produit intérieur brut (PIB) de la deuxième économie de la zone euro a stagné au deuxième trimestre, après un repli de 0,2 % en début d’année.

Mais ces données, encore provisoires, sont loin d’être suffisantes pour apprécier la situation. Le comité de datation des cycles de l’économie française (CDCEF) va donc “sûrement se réunir dans les semaines qui viennent pour identifier si on a traversé une période de récession”, nous annonce son président, Laurent Ferrara, professeur d’économie internationale à la Skema business school. On est peut-être en train d’en connaître une, on a beaucoup de difficultés à l’identifier en temps réel, il nous faut un petit peu de recul pour être sûrs.”

Trois critères seront pris en compte : la durée et l’amplitude du phénomène, mais aussi sa diffusion dans l’ensemble de l’économie. “Pour l’instant, on n’a pas formellement identifié de récession”, précise Laurent Ferrara. Mais l’économie française est traversée par de nombreuses incertitudes et les signaux d’alarme (croissance, inflation, emploi, dette…) se multiplient.

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Antoine Llop

Pourquoi l’économie patine

L’économie française est chancelante, car elle vient d’encaisser plusieurs chocs (commerciaux, géopolitiques, climatiques…) qui ont bridé l’activité à hauteur de 0,8 %, selon l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE). “Les plans de réduction des déficits freinent également la croissance, observe Eric Heyer, directeur du département analyse et prévision de l’OFCE et membre du CDCEF. Quand l’État réduit son train de vie, au bout du compte, c’est un ménage qui a moins de revenus. S’il arrête les cocktails, c’est le traiteur qui a perdu cet argent.”

La flambée des prix du pétrole, liée à la fermeture du détroit d’Ormuz, dope, elle, l’inflation qui a atteint 2,4 % sur douze mois fin août. Les vagues d’intense chaleur affectent, dans le même temps, la construction et plombent la production agricole qui devrait chuter de 8 % cette année selon Bercy.

La canicule et la sécheresse pourraient ponctionner, à elles seules, 0,1 point de croissance, en 2026. Dans ce contexte instable, de plus en plus d’entreprises mettent la clé sous la porte (près de 71000 depuis un an). “Tous les voyants sont au rouge et l’économie détruit des emplois, 50 000 salariés de moins sur le premier semestre”, confirme Eric Heyer. Le chômage, ramené de 9,2 % fin 2017 à 7,1¨ % début 2023, est reparti à la hausse : il touchait 8,3 % de la population active fin août, tout particulièrement les jeunes.

Le pouvoir d’achat, lui, s’effrite et la consommation reste timorée. Les Français, qui avaient épargné, puisent désormais dans leur pécule, tandis que 15,4 % de la population vit sous le seuil de pauvreté, un record. Mais quelques indicateurs restent positifs. Le climat de confiance des chefs d’entreprises et des ménages, très attentistes jusqu’ici, “s’améliore”, et “l’industrie repart”, note Eric Heyer. Malgré les 91 fermetures d’usines au premier semestre (pour 51 ouvertures), elle garde des couleurs à l’exportation, portée par des valeurs sûres (aéronautique, naval, défense, spatial, pharmacie, équipements électriques…) et le déficit commercial a commencé à se résorber. Autre signe d’espoir, 14,5 % des ménages comptent acheter une voiture dans l’année, une ruée vers l’électrique accentuée par la guerre en Iran.

À quoi peut-on s’attendre ?

“Le risque de récession s’est accru, mais il est faible à ce stade”, selon Laurent Ferrara. Eric Heyer table sur une croissance proche de 0,5 % en 2026 (0,7 % dit l’OCDE), entre 0,5 % et 1 % l’an prochain (0,8 % selon l’OCDE). “On évite la récession cette année, sauf énorme choc au second semestre, analyse-t-il, mais la croissance est insuffisante pour stimuler les recettes publiques et réduire le déficit”, qui s’est creusé, depuis 2017, de 2,8 % à 5,1 % du PIB (soit 152,5 Md€, en 2025). La dette publique s’élève, elle, désormais, à 117,5 % du PIB (3 536,1 Md€). Résultat : l’État français emprunte aujourd’hui à un taux plus élevé que la Grèce (4,11 %, contre 3,9 %) sur les marchés.

Et l’économie va, elle, “détruire des emplois, le chômage va continuer à augmenter“, anticipe Eric Heyer. Les intentions d’embauches de cadres dans les grandes entreprises n’ont, d’ailleurs, jamais été aussi basses depuis la pandémie. “Certains vont passer de salariés à chômeurs et les salaires vont progresser moins vite que l’inflation (2,1 % en 2026, puis 2 % en 2027, selon l’OFCE), donc le pouvoir d’achat va diminuer”À l’approche de l’élection présidentielle, la France est menacée par quatre crises (dette publique, emploi, solvabilité et sous-investissement des entreprises), résume l’économiste Patrick Artus. Un enjeu majeur pour le gouvernement, confronté à un nouveau casse-tête budgétaire, et les candidats, très attendus sur ce sujet central.



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