“La polémique n’est pas un accident de langage mais le produit recherché” : le pregon, discours inaugural de la Feria, de Robert Ménard, décrypté par un politologue



Tristan Boursier, docteur en sciences politiques et chercheur associé au Cevipof de Sciences Po Paris, analyse les ressorts rhétoriques et idéologiques du discours du maire de Béziers et voit dans cette mise en scène de la fête un “laboratoire de métapolitique municipale”.

Le pregon, traditionnel discours inaugural de la Feria par le maire de Béziers, a suscité, cette année, une avalanche de réactions indignées face aux mots employés par Robert Ménard – plusieurs associations ont également saisi la justice.

Nous avons voulu, à froid, revenir sur cette allocution en compagnie de Tristan Boursier, chercheur associé au Cevipof, le Centre de recherches politiques de Sciences Po Paris et chercheur postdoctoral à l’Université du Québec, à Montréal, spécialiste des dynamiques idéologiques des extrêmes-droites contemporaines.

Quels sont les principaux marqueurs rhétoriques et idéologiques de ce discours ?

Le premier point tient au genre du discours lui-même. Le pregon est un discours d’éloge, hérité du monde ibérique : on y célèbre la fête et la ville, on n’y désigne pas d’adversaire. Robert Ménard en garde l’enveloppe, la communion et la ferveur, mais il y loge un contenu polémique.

Le procédé est efficace, car un propos clivant hérite alors de la légitimité d’un rituel réputé consensuel, et les applaudissements d’une foule en fête se trouvent enregistrés comme une adhésion politique, alors que personne, dans une arène, n’a la possibilité de contredire.

S’y ajoutent trois procédés. L’accumulation, d’abord : “On aime la messe, on aime les femmes, on aime les toros, on aime les flics”. Ces quatre termes n’ont rigoureusement rien en commun. Ce qui les tient ensemble, c’est la liste de ceux qui sont censés les détester : les “jobards de la laïcité”, les “sinistres animalistes”, les “féministes à deux balles”.

L’adversaire, colonne vertébrale du discours

L’adversaire n’est pas une conséquence de ce discours, il en est la colonne vertébrale : sans lui, la liste se défait. Ensuite, la répétition du mot “ici” – “ici, nous sommes un peuple libre”, “ici, je marie les gens en situation régulière” –, qui institue un territoire d’exception et suppose un ailleurs hostile sans jamais avoir à le nommer.

Enfin, le futur “nous continuerons à…”, qui n’a de sens grammatical que si une interruption menace. C’est ainsi qu’un maire réélu dès le premier tour avec 65,60 % des voix parvient à parler la langue de l’assiégé.

Comment analysez-vous la construction de ce “nous” et la désignation, parfois implicite, de ce “eux” qui seraient contre lui ?

Ce “nous” est construit par étages, et c’est ce qui le rend efficace. On entre par la porte la plus large, “mes amis Biterrois, mes amis d’ailleurs”, on passe par “la Méditerranée, c’est nous”, puis par “un peuple fort, un peuple libre”, et l’on ressort sur La Marseillaise. L’auditeur va de la fête à la Nation, sans avoir eu à franchir de seuil visible.

Ce “nous” est par ailleurs masculin dans sa grammaire même. Dans “nous continuerons à aimer les femmes”, les femmes ne sont pas dans le “nous“, elles en sont le complément d’objet. Le discours leur assigne trois places : la Vierge qu’on porte, la femme qu’on regarde, la féministe qu’on chasse. Aucune de ces trois places n’est celle d’une citoyenne.

Pas de place pour les citoyennes

Quant au “eux”, il n’est jamais une personne. Ni un élu, ni une association ne sont nommés, seulement des figures : le bureaucrate, l’animaliste, la féministe, le fanatique laïque. L’ennemi est donc partout et nulle part, irréfutable, et chacun peut le remplir à sa guise. Avec une exception : “les OQTF” est le seul groupe humain désigné par un sigle administratif.

Ce discours s’inscrit-il, selon vous, dans une évolution identifiable du discours politique de Robert Ménard ou plus largement de la droite radicale/populiste ?

Il s’agit moins d’une radicalisation des contenus que d’un déplacement de terrain, et le concept qui l’éclaire le mieux est celui de métapolitique, sur lequel portent mes recherches actuelles.

La métapolitique désigne cette stratégie, théorisée et revendiquée par les droites radicales depuis les années 1970, qui consiste à porter la bataille non plus d’abord sur le terrain électoral ou législatif, mais sur celui de la culture, des représentations et du sens commun : gagner les esprits avant les urnes, installer les évidences dans lesquelles la politique se décidera ensuite.

Gagner les esprits avant les urnes

Les premiers mandats de Robert Ménard reposaient sur un bras de fer avec le droit – la crèche dans le hall de la mairie, les arrêtés municipaux à portée symbolique. On prenait une mesure qu’on savait censurable, et la censure faisait la preuve. Réélu en position hégémonique, il n’a plus besoin de ce répertoire.

Le terrain se déplace vers la culture et le rituel : la fête, l’affiche, le calendrier, les chars. Le nouveau char consacré au comte de Trencavel en est l’exemple le plus net. C’est une tradition d’un an d’âge présentée comme un héritage, qui installe la ville dans le rôle de la victime héroïque, écrasée par un pouvoir venu du Nord.

Un discours revendique une identité, un char la fait défiler et la rend transmissible. C’est plus difficile à contester qu’un arrêté, et bien plus durable : un arrêté s’annule, un rituel s’installe. Ce qui se joue à Béziers ressemble ainsi à un laboratoire de métapolitique municipale, où les moyens culturels d’une ville, son décor, son calendrier festif, sa mémoire, servent à transformer des positions politiques en évidences locales.

L’adversaire n’est plus menaçant, il est rabat-joie. C’est un cadrage difficile à contrer

Plus largement, ce pregon illustre un déplacement observable dans plusieurs droites radicales européennes. On ne promet plus seulement une protection contre un péril, on promet une jouissance : le droit de faire la fête “sans demander la permission à personne”. L’adversaire n’est plus menaçant, il est rabat-joie, il veut “une vie grisâtre, réglementée”. C’est un cadrage difficile à contrer, puisqu’on ne peut guère le contredire sans confirmer aussitôt le rôle qu’il vous assigne.

Un dernier mot. La séquence est connue : formules outrancières, indignation, couverture nationale, posture de victime de la bien-pensance. Elle s’est prolongée ici par la reprise assumée de ces mêmes formules sur des affiches municipales. C’est la meilleure preuve que la polémique n’est pas un accident de langage, mais le produit recherché. On ne placarde pas ce qu’on regrette…



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