“On ne se méfie jamais assez des bonnes femmes…” Quand Bernadette Chirac se confiait à la jeune journaliste Christine Clerc



En 1979, Christine Clerc qui débutait alors sa carrière de jeune journaliste avait été conviée en Corrèze dans le fief de Jacques Chirac pour suivre et découvrir Bernadette. Son papier dans “Elle” lui vaudra d’être “blacklisté” pendant quinze ans. Récit souvenir

À une époque où personne ne s’intéresse encore aux réflexions des épouses de chefs d’État ou futurs chefs d’État, la première à oser s’imposer dès ses débuts à la Mairie de Paris, mais aussi en Corrèze où Jacques Chirac conquiert ses électeurs, est Bernadette Chirac. À mes débuts de reporter, je suis invitée, en juin 1979, à un déjeuner organisé au Pré Catelan, un élégant restaurant du Bois de Boulogne, pour couronner les plus belles roses de Bagatelle. Pas un journaliste : les “femmes de…” comme l’invitée du jour, épouse du Maire de Paris, ne les intéressent pas. Pourtant, son allure décontractée dans sa robe à fleurs et la pointe d’humour qu’elle met dans toutes ses réponses en passant, un verre de champagne à la main, d’une table à l’autre, me fait penser qu’elle n’est pas celle que l’on croit.
– “Madame, lui dis-je, j’aimerais beaucoup vous connaître”.
– “Venez donc me voir en Corrèze”.

Et voilà comment, un matin d’août sous une pluie battante, je découvre le château de granit rose des Chirac. Très décontracté, en chemise hawaïenne, Jacques Chirac m’ouvre la porte et lance ses ordres “Claude ! (leur fille) Tu nous donnes quelque chose à boire ? Vincent ! (Lindon, ami de Claude Chirac) La table de ping-pong est sous la pluie ! Mon pied au derrière si elle n’est pas rangée dans cinq minutes !” Pas facile, auprès d’un tel homme, d’exister ! Bernadette Chirac a décidé d’adopter le même style. Au bout de la longue table où nous déjeunons, elle ordonne à son tour : “Jacques Chirac, maire de Paris ? Vous nous passez un peu de champagne, s’il en reste ?”

“On ne se méfie jamais assez des bonnes femmes”

Le dessert expédié, nous partons faire la tournée des neuf communes enfouies sous les chênes et les châtaigniers. Pause-café sur les toiles cirées. “Non, pas de liqueur ! lance-t-elle à ses électeurs paysans. Je ne suis pas comme mon mari, qui fait semblant !” Au volant de sa voiture, elle se fait soudain plus grave.” Il y a tant de choses et de gens dont j’ai souffert”, commence-t-elle.

Elle cite Marie-France Garaud, l’ex-conseillère de Georges Mompidou devenue maintenant celle de Jacques Chirac. “C’est une femme intelligente et pleine de charme. Mais elle a beaucoup de mépris pour les gens ; elle les utilise, puis elle les jette. Moi, elle me prenait pour une parfaite imbécile…” Une camionnette, surgie soudain dans un virage, lui fait faire une embardée. Bernadette Chirac redresse le volant : “Son tort a été de ne pas se méfier assez de moi, lâche-t-elle. On ne se méfie jamais assez des bonnes femmes”

Mon interview, publiée par le magazine Elle, fera beaucoup de bruit. Chirac m’appelle “C’est Hiroshima !” s’exclame-t-il dans un faux éclat de rire. Bernadette, elle, m’invite à un concert à l’Hôtel de Ville. Et puis, je serai “mise en quarantaine” ! Durant plus de quinze années, jusqu’à l’élection présidentielle qui suivra le double septennat de François Mitterrand, je serai rayée des listes de la mairie de Paris. De loin, je suivrai cependant les accablants revers et, finalement, en 1995, le succès électoral du candidat Chirac, tandis que Bernadette poursuivra à la fois ses combats pour les paysans de Corrèze et pour la vie culturelle parisienne.

Je la retrouverai en auteur à succès d’un livre de souvenirs “Conversation” tiré à plus de 300 000 exemplaires. Puis, en “Première dame” peinée de voir son mari photographié dans Paris Match avec leur fille Claude… Mais sans elle ! “Mon mari est veuf !” s’exclame-t-elle. Mais elle est reçue avec les honneurs, dans toutes les villes où elle visite hôpitaux et crèches et mène l’opération “Pièces Jaunes” pour améliorer les conditions d’hospitalisation des enfants. Les Français se montrent émus de son courage de mère attentive à sa fille aînée, Laurence, mortellement malade, mais aussi de ses visites à “La Maison de Solenn” construite à Paris grâce à de généreux donateurs comme le milliardaire François Pinault pour accueillir d’autres adolescents. Ils découvrent son habileté politique lorsqu’elle invite, à un meeting à Tulle, le jeune ministre Nicolas Sarkozy, dont l’ambition exaspère son mari. Elle a su enfin s’imposer !

L’historien et académicien Alain Decaux s’en souvenait en riant “C’est moi, lui avait-elle dit, qui ai fait élire mon mari !” Jusqu’au bout, lutter ! Quelques mois avant sa mort, et juste avant la réouverture de la cathédrale en septembre 2025, Bernadette Chirac avait trouvé l’énergie de se rendre à Notre Dame de Paris sur son fauteuil roulant, poussé par sa fille Claude, pour en admirer la reconstruction.



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